L’événement
Entre religion et morale
La position politique
Les procédés religieux dans le traitement des questions morales
Fadlallah: Nous entendons des discours sur l’autre comme ennemi ; que dire alors de notre pays et de notre Nation présentés comme ennemis !?
Interrogé dans son séminaire hebdomadaire sur les moyens
religieux pour résoudre les problèmes moraux et sur le fossé
entre le discours et la pratique, son Eminence l’Autorité
religieuse as-Sayyid M.H. Fadlallah, a donné la réponse
suivante :
Il existe une grande problématique qu’on peut considérer comme
une expression du fossé existant entre l’homme et son
environnement et, parfois entre l’homme et sa foi. Cette
problématique se présente à travers le phénomène de l’appel à
une pensée donnée, n’importe quelle pensée. Il arrive qu’on
assiste à divers phénomènes, à diverses visions, qui poussent
l’homme à croire que ce qui est apporté par les messages
divins, ou ce qui est produit par la pensée humaine se résume
à ce qu’on trouve chez une catégorie bien déterminée que
constituent les porteurs de ces messages ou de cette pensée et
qui deviennent, dans la marche de l’histoire, des exemples à
suivre et des modèles pour l’inspiration auxquels on attribue
un caractère sacré et qu’on considère comme des pionniers qui
incitent les autres à suivre leurs voie et à respecter leurs
enseignements dans tous les domaines.
A partir de ce phénomène, certains posent une problématique se
résumant à la questions suivante : Pourquoi les savants
religieux insistent-ils sur les problèmes moraux au mépris des
problèmes sociaux ? Cela nous met face à une autre
interrogation : Les problèmes moraux sont-ils séparés des
problèmes sociaux pour que leur position et la tentative de
leur apporter des solutions soient des questions qu’on peut
ajourner en attendant d’en finir avec les problèmes sociaux
qui se posent dans la vie de la société ?
Pour répondre, nous devons définir le sens de la morale dans
la vie de l’homme. Et ce pour savoir si la morale est chose
marginale dans notre vie et, par la suite, si elle peut être
restreinte et isolée dans un coin à part dans notre vie, ou
bien qu’elle est susceptible de s’élargir pour englober tous
les domaines de la vie, y compris le domaine social, politique,
économique et militaire… ? La morale constitue, dans la
conception islamique, l’une des grandes finalités escomptées
par le Message divin. Le Messager de Dieu (P) a dit à ce
propos : « Je n’ai été envoyé que pour parachever les grandes
moralités ». Si le mot « morale » tire son origine de la
nature du comportement humain, individuel ou collectif, envers
soi et envers les autres, mais aussi de la qualité de notre
façon de pratiquer nos relations publiques et privées avec les
gens, la patrie et la vie en général, et s’il est, en
conséquence, comme le définissent certains sociologues,
l’ensemble des règles de conduite en vigueur chez un groupe
humain à une étape historique donnée, la morale occupe ainsi
une place centrale au cœur même de l’action et du mouvement
des messages divins qui sont destinés à faire sortir les gens
des ténèbres vers les lumières.
A la lumière de ces données, nous considérons la question
morale sous son aspect global puisque ce concept inclue tous
les aspects du comportement humain en temps de guerre comme en
temps de paix, dans le gouvernement, la politique et
l’économie. Ainsi lorsque nous disons que la trahison est une
action immorale, nous trouvons que la trahison est un concept
qui touche à tous les états d’être de l’homme, à commencer par
la trahison au niveau de la relation conjugale, ou la trahison
du gouverneur envers son peuple ou sa patrie, et à finir par
la trahison du chef militaire envers sa nation, ou par la
trahison du peuple envers ses intérêts, ses principes et ses
grandes causes , ou par la trahison de la personne envers ses
causes et son pays et son être. Est-ce que nous parlons,
lorsque nous parlons de toutes ces trahisons, d’un problème
moral qui est éloigné des problèmes sociaux ?! Nous pensons
que la défense des causes des gens face au pouvoir corrompu,
ou face à tout ceux qui s’emparent des biens des gens par le
vol ou le gaspillage, ou à face à tous ceux qui suivent les
promesses mielleuses utilisées par le gouverneur pour
anesthésier les masses en vue d’attenter à leurs droits et de
leur dérober leur liberté et leurs richesses, représente une
action cultuelle et morale. Une telle action ne se caractérise
seulement pas, du point de vue islamique, par sa légitimité
politique, mais elle constitue aussi l’un des fondements de la
religion et l’un de ses objectifs sublimes pour lesquels elle
s’active dans la vie des gens afin d’établir la justice et de
supprimer toutes les formes d’injustice…
Pour cette raison, nous considérons que la valeur du
traitement des causes de la Nation, par les savants religieux
ou par l’avant-garde consciente, consiste dans leur effort
visant à les enraciner dans les profondeurs de l’homme et dans
sa pensée, comme un moyen pratique de défendre les droits de
l’homme. Sa valeur consiste aussi dans la construction
intérieure de l’homme afin de refléter tout cela au niveau de
sa vie pratique… Nous avons été témoins, à travers la réalité
religieuse historique et contemporaine, de beaucoup
d’attitudes formidables où des hommes et des femmes ont
défendu les positions de la vérité et de l’héroïsme défiant
toutes les séductions qui ont été mises en œuvre afin de le
dévier loin de leur marche dans la confrontation visant à
supprimer l’injustice et à faire triompher la vérité. Ceux-là
ont résisté et n’ont jamais échoué face aux épreuves. Ils ont
plutôt réussi à préserver ce qu’ils portent comme principes et
valeurs et ce qu’ils respectent comme responsabilités et
obligations. Il en était ainsi car les moralités religieuses
ont pu les doter d’une construction intérieure solide et
conséquente, une construction intérieure qui résiste aux
bouleversements et aux vent violents.
En insistant sur cet aspect, nous ne donnons pas des jugements
au sujet de toutes les approches religieuses et de leurs
diverses façons d’approcher les problèmes moraux. Certaines de
ces approches se sont montrées arriérées quant à la
présentation de l’idée en insistant sur l’aspect abstrait au
lieu de partir d’une lecture rigoureuse de la réalité. Ou en
se limitant à un aspect étroit de l’action humaine
individuelle qui ne va pas au-delà de la vie privée, ce qui
conduit à isoler l’homme ainsi que ses concepts moreaux loin
de la vie publique et, par conséquent, à isoler les concepts
moreaux eux-mêmes loin de la vie.
Nous condamnons ce genre d approches car elles pétrifient
l’idée au lieu de la dégager et de l’animer. Il se peut que
ces approches soient responsables de l’idée pessimiste portée
par certains au sujet de la religion et du fossé qui sépare la
théorie et la pratique. Et c’est pour cette raison que nous
avons toujours insisté, en nous adressant aux militants dans
le cadre du projet islamique, ou de tout autre projet de
changement, sur la nécessité pour eux d’être contemporains,
actuels, dans leur diagnostique du problème et dans leur
tentative d’y trouver des solutions réalistes, et de vivre le
flux de l’époque contemporaine dans leur action culturel,
politique et scientifique, au lieu de divaguer dans l’abstrait
ou de ramasser, dans la tradition, quelques mots ou idées
avant de les projeter, sans les comprendre, sur la réalité
sans même se donner la peine d’étudier cette réalité.
Nous sommes, au Liban, comme dans beaucoup de nos autres pays
arabes et musulmans, en proie à un grand problème en rapport à
la moralité politique, à la crédibilité politique, et ce à tel
point que le responsable politique est capable de se délier de
ses engagements nationaux ou de ses responsabilités au niveau
de la pratique politique, sans craindre toute poursuite
populaire ou judiciaire. C’est dans ce sens que la politique
s’est mutée chez nous en un jeu de hasard ou en une aventure
dont les frais sont le plus souvent payés par la patrie. La
Nation paye un prix exorbitant suite à cette chute intérieure
qui se traduit en faiblesse face aux autres.
Nous entendons, ici et là, des discours qui insistent sur la
nécessité de ne pas agir à l’égard des autres comme s’ils
étaient des ennemis. Mais que dire au sujet du discours qui
fait de nous-mêmes des ennemis de notre pays, de notre terre
et de notre Nation ? Pourquoi nous n’entendons pas des
discours disant que nous devrions être en accord avec nos
causes en liaison avec notre libération des autres et tout
particulièrement d’Israël et de ceux qui oeuvrent pour son
compte parmi les Etats de la tutelle extérieure dont on nous
demande d’écouter les conseils au détriment de notre cause-mère
et au détriment de notre véritable indépendance, de notre
liberté et de notre dignité ? Nous devons retrouver un peu de
crédibilité quant aux valeurs représentées par l’Islam et par
le Christianisme dans sa dimension profonde sur le plan humain
et sur le plan des valeurs. Nous devons être en accord avec la
moralité politique qui devrait dominer nos conduites et nos
attitudes dans l’intérêt de la liberté de la patrie, de son
unité intérieure et de sa fermeté face à Israël et à tous les
convoiteurs qui aspire à diviser les Libanais, à déchirer leur
unité et à supprimer leur entité politique et nationale.