Affaires Islamiques>Diversité confessionnelle et ouverture des Chiites


S’adressant à l’Institut Américain de la paix, Sayyid Fadlallah affirme que la diversité confessionnelle en Iran explique l’ouverture religieuse des Chiites vis-à-vis des Chiites du monde !

La correspondante de l’Institut Américain de la Paix, Barbara Salavin, a dialogué avec son Eminence, l’Autorité religieuse, l’Ayatollah Muhammad Hussein Fadlallah, autour de la relation de l’Iran avec les Chiites à travers son rôle dans la région arabe, et le rôle de Sayyid Fadlallah sur la scène libanaise. Voici le texte de ce dialogue :

Question : Quel est le rôle joué par l’Iran au Moyen-orient ?

Réponse : Tout d’abord, l’Iran est considéré comme l’une des grandes puissances de la région. Il s’agit d’un pays qui comprend plusieurs ethnies. Ils y vivent des Perses, des Turcs, des Arabes et des Kurdes. Il comprend une majorité de Musulmans chiites et une minorité de Musulmans sunnites. Cette diversité a porté les Chiites d’Iran à s’ouvrir vis-à-vis des Chiites du monde, non politiquement mais sur le plan religieux. Nous savons que la plupart des Chiites en Iraq et au Liban étaient hostiles au régime iranien sous le Chah. Nous ne considérons donc pas qu’il existe d’amples relations politiques entre les Chiites à l’extérieur et à l’intérieur de l’Iran.

Nous trouvons dans l’histoire que certains grands savants chiites du Liban, et surtout de la région de Jabal Amel, émigraient vers l’Iran dans le but culturel qu’est l’enseignement sur la base de l’école théologique et jurisprudentielle chiite. Cela n’avait aucun caractère politique, car Najaf al-Ashraf représentait l’enceinte scientifique des Chiites. Les Iraniens se rendaient à Najaf al-Ashraf pour y faire leurs études religieuses, dans la mesure où Qom n’est devenue que tardivement une enceinte scientifique. Cela n’a pas empêché le fait que la plupart des savants / références (marja’) qui ont vécu et fait leurs études à Najaf fussent des Iraniens, mais leur statut en tant que marja’ reposait sur leur compétence en sciences religieuses et non pas sur leur appartenance nationale.

Question : Votre Eminence, Vous-mêmes, vous avez dit que vous viviez à Najaf ?

Réponse : Je suis en effet né à Najaf al-Ashraf. Mon père y est resté pour très longtemps. J’ai passé la plus grande partie de ma jeunesse à Najaf et j’y ai fait mes études.

Question : Quelle est la personnalité ou le savant qui vous ont le plus marqué ?

Réponse : Il y avait à Najaf, Sayyid Muhsin al-Hakim avec lequel j’ai un lien de parenté. Il est l’oncle maternel de ma mère. Il représentait la marja’iyya arabe beaucoup plus ouverte que celles des autres savants qui étaient des Iraniens. Je n’ai pas été marqué par une personne donnée. Certes j’ai été influencé par mon père qui croyait au dialogue. Il était large d’esprit, ce qui me permettait de discuter avec lui des questions assez compliquées pour être posées à une autre personne. La plupart de mes études étaient dirigées par Sayyid Abû al-Qâssim al-Khoï (Que Dieu ait son âme). Quant à Sayyid Muhammad Bâqir as-Sadr, il était mon collègue, car nous avions le même âge et nous coopérions afin de retrouver un Islam contemporain et civilisée à proposer au monde d’une manière scientifique. Nous pensons à un mouvement islamique qui s’ouvrirait vis-à-vis des courants en vigueur à l’étranger, qu’ils soient islamiques ou laïcs. Nous croyions au dialogue que nous considérions comme le seul moyen à même d’établir l’entente et la compréhension réciproque entre les peuples. Le dialogue était le thème de mes études supérieures, et j’ai écris plusieurs livre portant sur le dialogue en Islam.

Question : Lorsque vous étiez à Najaf, l’Imâm Koméyni y vivait-il lui aussi ?

Oui, mais je n’avais pas de rapports avec lui lors de son séjour à Najaf. Mes relations avec lui ont commencé après son retour en Iran. Il me respectait beaucoup et j’approuvais beaucoup de ses options culturelles et politiques, comme l’unité islamique, l’ouverture vis-à-vis du monde, musulman ou non, ainsi que sa position hostile à l’arrogance mondiale représentée par les Etats-Unis dont les administrations successives adoptaient des positions en contradiction avec celles des peuples. Nous n’avons pas de problème avec le peuple américain. Beaucoup d’Arabes et de Musulmans font maintenant partie du peuple américain. Notre problème est avec l’administration américaine. C’est pour cette raison que j’étais la première personnalité islamique à rendre public un communiqué qui a condamné les attentats du 11 septembre. J’avais dit que cette action n’est acceptable ni par la raison, ni par la loi, ni par la religion.

Question : Vous avez dit que vous vous accordez avec l’Imâm Koméyni sur beaucoup de questions culturelles. Que dites-vous de l’Autorité du jurisconsulte (wilâyat al-Faqîh) ?

Réponse : Mon avis ne rejoint pas celui de l’Imâm Koméyni pour considérer le jurisconsulte, de manière absolue, comme étant le dirigeant des Musulmans des deux points de vue législatif et exécutif. Je pense qu’il vaudrait mieux pour le peuple iranien d’élire une personne ayant une culture islamique, et de désigner des conseillers pour lui fournir des avis au sujet des domaines qu’il ne connaît pas, même s’il est jurisconsulte. Il y une autre question : L’Autorité du Jurisconsulte est une question jurisprudentielle au sujet de laquelle divergent les avis des savants chiites. Beaucoup de ces savants ne sont pas pour l’Autorité universelle. Certains savants l’acceptent, mais elle ne constitue pas une idée acceptée par tous et de manière absolue. Il y a ceux qui l’acceptent sans dire qu’elle est le monopole du jurisconsulte durant toute sa vie, proposant ainsi la réduire à une durée bien déterminée.

Pour ce qui est de l’enceinte de Qom, elle s’est développée seulement lorsque Saddam Hussein aura affaibli l’enceinte de Najaf en forçant la plupart des étudiants étrangers à la quitter.

Question : Comme vous êtes né à Najaf, vous considérez-vous comme iraquien plus que vous ne le soyez pas Libanais ?

Réponse : Je suis certainement libanais depuis des centaines d’années. Mais comme je suis né en Iraq, et comme j’y ai passé les années de ma jeunesse et acquis ma culture diversifiée, la dimension affective à l’encontre de l’Iraq continue d’exister dans mon être plus qu’elle ne l’est à l’encontre du Liban. Mais je me sens plus responsable à l’encontre du Liban pour ce qui est du côté culturel, politique et social. Je joue un grand rôle dans la réalité libanaise et ce rôle s’étend à toute la réalité arabe et islamique, du fait que mon statut est maintenant celui d’une référence islamique dont l’influence jurisprudentielle est active dans maints autres pays du monde.

Question : Avez-vous une idée du nombre de personnes qui, de par le monde, imitent Sayyid Muhammad Hussein Fadlallah ?

Réponse : Ils comptent, peut-être, en millions. Mais je n’ai pas fait des statistiques.

Question : Avez-vous des imitateurs en Iran ?

Réponse : Oui, j’ai des imitateurs en Iran, mais je n’en connais pas le nombre.

Question : Avez-vous un bureau en Iran ?

Réponse : J’ai un bureau à Qom.

Question : Avez-vous des mandataires en Iran ?

Réponse : J’y ai des représentants. Certains des étudiants qui ont fait leurs études sous ma direction sont partis pour Qom. A cela s’ajoute le fait que je dirige une enceinte scientifique à Damas et une autre au Liban, et que j’entretiens des relations de coopération avec certaines enceintes à Najaf al-Ashraf.

Question : Entretenez-vous des relations de coopérations avec des savants de Qom qui vous partagent vos idées en ce qui concerne l’Islam ?

Réponse : Des relations existent en fait, mais elles ne s’élèvent pas au niveau de la coopération.

Question : Coopérez-vous avec l’Ayatollah Sistânî ?

Réponse : Il y a des relations mais, comme je l’ai dit, elles ne vont pas jusqu’à la coopération.

Question : Quelle est la situation des Chiites au Liban ? Quel rôle jouez-vous pour préserver l’unité des Musulmans ?

Réponse : Il est indiscutable que les Chiites représentent au Liban une force culturelle et politique. Je pense que ma position dans la réalité chiite, et peut-être aussi, même dans la réalité sunnite et chrétienne, joue un bon rôle, quant à l’estime que me vouent les autres.

Question : La situation politique au Liban est très compliquée. Pourquoi, à l’avis de votre Eminence, les Libanais n’ont pas pu trouver une solution ? Qui en porte la responsabilité ?

Réponse : Premièrement : C’est le régime confessionnel qui en porte la responsabilité, car il empêche le Libanais de se sentir citoyen à force de se sentir comme appartenant à la confession. Cela a aidé certaines lignes étrangères à s’introduire dans la réalité libanaise à travers les confessions, et à travers la liaison avec telle ou telle confession dans le but de la soutenir face à d’autres confessions.

Deuxièmement : Le Liban est le seul pays dans la région qui dispose de la liberté, la liberté de pensée, et la liberté politique et économique. C’est pour cela que cette liberté est devenue, sous l’effet de certaines interférences intérieures et extérieures, quelque chose de semblable au chaos.

Troisièmement : Les Etats-Unis d’Amérique, certains Etats européens et certains Etats arabes, ont considéré le Liban comme un terrain pour l’application de certains projets internationaux. Cela a été dit expressément par la secrétaire d’Etat américaine, C. Rice, qui a déclaré que le Liban est le meilleur endroit pour l’application du projet dit du grand Moyen-orient. Il a été dit également par le président Bush lorsqu’il a considéré le Liban comme étant concerné par la sécurité nationale américaine. Les Etats-Unis projettent donc de conduire leur politique dans la région à travers le Liban pour ce qui est de leur conflit avec la Syrie et l’Iran. Ils utilisent la scène libanaise au service de ce conflit tant et tant compliqué.

Question : Le contraire est-il également vrai ?

Réponse : Il est naturel pour chaque Etat voisin d’un autre d’œuvrer dans le sens de préserver ses intérêts en s’ingérant dans ses affaires. Cela est naturel pour les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, comme pour la France et la Belgique. C’est une question universelle, car les Etats cherchent à servir leurs intérêts. Il n’existe pas de principes humains dans les relations des Etats les uns avec les autres. Mais il est à remarquer qu’une partie des hommes politiques libanais entretient des relations avec certains pays arabes, et avec la France et les Etats-Unis, alors qu’une autre partie entretient des relations avec l’Etat syrien et l’Etat iranien. C’est cela qui a introduit la situation intérieure libanaise dans la sphère des conflits internationaux par l’intermédiaire des Libanais de l’intérieur. Certains Etats arabes comme le Royaume Saoudite et l’Egypte demandent à la Syrie d’intervenir par l’intermédiaire de ses amis afin de trouver un règlement au problème. La Syrie leur répond en disant qu’ils devraient intervenir par l’intermédiaire de leurs amis pour trouver un règlement au problème car, eux aussi, ils ont des amis au Liban. De la sorte la question se voit emportée par la spirale des conflits entre les Etats.

Question : Quel rôle ont joué vos institutions dans le domaine sanitaire et autre durant la guerre de juillet 2006, et que dire des fonds iraniens envoyés en vue de la construction ?

Réponse : Pour ce qui est des institutions culturelles et éducatives dirigées par l’Association Caritative al-Mabarrât, ces institutions ne comptent sur aucun Etat, y compris l’Iran. On compte principalement sur les dons assurés par des personnes qui ont confiance en nous, par l’intermédiaire de ce qu’on appelle « fonds légaux » (cinquième et zakât). Ces institutions ont pu résoudre beaucoup de problèmes parmi ceux des démunis, que ce soit à l’intérieur des institutions de l’Association ou à l’extérieur, chez eux. Nous allons en effet dans les maisons des pauvres et nous leur offrons des aides substantielles ou financières. Nous dirigeons également une institution spécialisée dans la réadaptation des sourds-muets.

Question : A combien évaluez-vous les sommes offertes, dans le domaine humanitaire, chaque année par vos institutions ?

Réponse : Peut-être 5 ou 6 millions de dollars. Ces sommes nous proviennent des gens car nous ne comptons sur aucun Etat arabe ou sur l’Iran.

Question : Votre Eminence, pour ce qui est des fonds octroyés par l’Iran en vue de la reconstruction, pensez-vous qu’il s’agit d’un bon geste politique envers le Liban ?

Réponse : Lorsque l’Etat libanais ou les autres Etats n’assurent aux Libanais aucune aide pour reconstruire leurs maisons, nous ne pouvons qu’être reconnaissant vis-à-vis de l’Iran pour les aides qu’il nous offre. Mais nous refusons toute condition politique en échange.

Question : On dit que plus de cinquante pour cent des militants de Hezbollah suivent votre Eminence, du point de vue religieux ?

Réponse : Je ne pense pas qu’il en a tant que ça. Néanmoins, je suis ouvert à tous les gens, même à ceux qui n’ont pas d’appartenance politique, car toute cette génération qui appartient à Hezbollah, au mouvement Amal et autre, a été depuis quarante ans instruite par moi-même, non pas dans un cadre politique, mais sous une considération culturelle générale. J’ai également contribué, dans le domaine culturel, à l’action avec les Iraquiens. Il y a des Iraquiens qui adoptent les fatwa que je prononce et font leur de mes avis. J’ai commencé à aider les orphelins en Iraq, et ce par l’intermédiaire d’une institution que nous construisons à Bagdad en vue d’accueillir les orphelins et les instruire.

Question : Dans combien de pays vous vous disposez de bureaux, vous et vos institutions ?

Réponse : Il existe beaucoup de bureaux dans les pays du Golfe et en Occident également.

Texte intégral de l’interview accordée par son Eminence, l’Autorité religieuse, l’Ayatollah Muhammad Hussein Fadlallah, le 19 mars 2008, à l’Institut Américain de la Paix, sous le titre "La relation de l’Iran avec les Chiites"