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Diversité confessionnelle et ouverture des Chiites
S’adressant à l’Institut Américain de la paix, Sayyid
Fadlallah affirme que la diversité confessionnelle en Iran explique
l’ouverture religieuse des Chiites vis-à-vis des Chiites du monde !
Texte intégral de l’interview accordée
par son Eminence, l’Autorité religieuse, l’Ayatollah Muhammad Hussein
Fadlallah, le 19 mars 2006, à l’Institut Américain de la Paix, sous le
titre « La relation de l’Iran avec les Chiites ».
La correspondante de l’Institut Américain de la Paix, Barbara Salavin,
a dialogué avec son Eminence, l’Autorité religieuse, l’Ayatollah Muhammad
Hussein Fadlallah, autour de la relation de l’Iran avec les Chiites à
travers son rôle dans la région arabe, et le rôle de Sayyid Fadlallah sur
la scène libanaise. Voici le texte de ce dialogue :
Question : Quel est le rôle joué par l’Iran au
Moyen-orient ?
Réponse : Tout d’abord, l’Iran est considéré comme
l’une des grandes puissances de la région. Il s’agit d’un pays qui
comprend plusieurs ethnies. Ils y vivent des Perses, des Turcs, des
Arabes et des Kurdes. Il comprend une majorité de Musulmans chiites et
une minorité de Musulmans sunnites. Cette diversité a porté les Chiites
d’Iran à s’ouvrir vis-à-vis des Chiites du monde, non politiquement mais
sur le plan religieux. Nous savons que la plupart des Chiites en Iraq et
au Liban étaient hostiles au régime iranien sous le Chah. Nous ne
considérons donc pas qu’il existe d’amples relations politiques entre les
Chiites à l’extérieur et à l’intérieur de l’Iran.
Nous trouvons dans l’histoire que certains grands
savants chiites du Liban, et surtout de la région de Jabal Amel,
émigraient vers l’Iran dans le but culturel qu’est l’enseignement sur la
base de l’école théologique et jurisprudentielle chiite. Cela n’avait
aucun caractère politique, car Najaf al-Ashraf représentait l’enceinte
scientifique des Chiites. Les Iraniens se rendaient à Najaf al-Ashraf
pour y faire leurs études religieuses, dans la mesure où Qom n’est
devenue que tardivement une enceinte scientifique. Cela n’a pas empêché
le fait que la plupart des savants / références (marja’) qui ont vécu et
fait leurs études à Najaf fussent des Iraniens, mais leur statut en tant
que marja’ reposait sur leur compétence en sciences religieuses et non
pas sur leur appartenance nationale.
Question : Votre Eminence, Vous-mêmes, vous avez dit
que vous viviez à Najaf ?
Réponse : Je suis en effet né à Najaf al-Ashraf. Mon
père y est resté pour très longtemps. J’ai passé la plus grande partie de
ma jeunesse à Najaf et j’y ai fait mes études.
Question : Quelle est la personnalité ou le savant qui
vous ont le plus marqué ?
Réponse : Il y avait à Najaf, Sayyid Muhsin al-Hakim
avec lequel j’ai un lien de parenté. Il est l’oncle maternel de ma mère.
Il représentait la marja’iyya arabe beaucoup plus ouverte que celles des
autres savants qui étaient des Iraniens. Je n’ai pas été marqué par une
personne donnée. Certes j’ai été influencé par mon père qui croyait au
dialogue. Il était large d’esprit, ce qui me permettait de discuter avec
lui des questions assez compliquées pour être posées à une autre
personne. La plupart de mes études étaient dirigées par Sayyid Abû
al-Qâssim al-Khoï (Que Dieu ait son âme). Quant à Sayyid Muhammad Bâqir
as-Sadr, il était mon collègue, car nous avions le même âge et nous
coopérions afin de retrouver un Islam contemporain et civilisée à
proposer au monde d’une manière scientifique. Nous pensons à un mouvement
islamique qui s’ouvrirait vis-à-vis des courants en vigueur à l’étranger,
qu’ils soient islamiques ou laïcs. Nous croyions au dialogue que nous
considérions comme le seul moyen à même d’établir l’entente et la
compréhension réciproque entre les peuples. Le dialogue était le thème de
mes études supérieures, et j’ai écris plusieurs livre portant sur le
dialogue en Islam.
Question : Lorsque vous étiez à Najaf, l’Imâm Koméyni
y vivait-il lui aussi ?
Oui, mais je n’avais pas de rapports avec lui lors de
son séjour à Najaf. Mes relations avec lui ont commencé après son retour
en Iran. Il me respectait beaucoup et j’approuvais beaucoup de ses
options culturelles et politiques, comme l’unité islamique, l’ouverture
vis-à-vis du monde, musulman ou non, ainsi que sa position hostile à
l’arrogance mondiale représentée par les Etats-Unis dont les
administrations successives adoptaient des positions en contradiction
avec celles des peuples. Nous n’avons pas de problème avec le peuple
américain. Beaucoup d’Arabes et de Musulmans font maintenant partie du
peuple américain. Notre problème est avec l’administration américaine.
C’est pour cette raison que j’étais la première personnalité islamique à
rendre public un communiqué qui a condamné les attentats du 11 septembre.
J’avais dit que cette action n’est acceptable ni par la raison, ni par la
loi, ni par la religion.
Question : Vous avez dit que vous vous accordez avec
l’Imâm Koméyni sur beaucoup de questions culturelles. Que dites-vous de
l’Autorité du jurisconsulte (wilâyat al-Faqîh) ?
Réponse : Mon avis ne rejoint pas celui de l’Imâm
Koméyni pour considérer le jurisconsulte, de manière absolue, comme étant
le dirigeant des Musulmans des deux points de vue législatif et exécutif.
Je pense qu’il vaudrait mieux pour le peuple iranien d’élire une personne
ayant une culture islamique, et de désigner des conseillers pour lui
fournir des avis au sujet des domaines qu’il ne connaît pas, même s’il
est jurisconsulte. Il y une autre question : L’Autorité du Jurisconsulte
est une question jurisprudentielle au sujet de laquelle divergent les
avis des savants chiites. Beaucoup de ces savants ne sont pas pour
l’Autorité universelle. Certains savants l’acceptent, mais elle ne
constitue pas une idée acceptée par tous et de manière absolue. Il y a
ceux qui l’acceptent sans dire qu’elle est le monopole du jurisconsulte
durant toute sa vie, proposant ainsi la réduire à une durée bien
déterminée.
Pour ce qui est de l’enceinte de Qom, elle s’est
développée seulement lorsque Saddam Hussein aura affaibli l’enceinte de
Najaf en forçant la plupart des étudiants étrangers à la quitter.
Question : Comme vous êtes né à Najaf, vous
considérez-vous comme iraquien plus que vous ne le soyez pas Libanais ?
Réponse : Je suis certainement libanais depuis des
centaines d’années. Mais comme je suis né en Iraq, et comme j’y ai passé
les années de ma jeunesse et acquis ma culture diversifiée, la dimension
affective à l’encontre de l’Iraq continue d’exister dans mon être plus
qu’elle ne l’est à l’encontre du Liban. Mais je me sens plus responsable
à l’encontre du Liban pour ce qui est du côté culturel, politique et
social. Je joue un grand rôle dans la réalité libanaise et ce rôle
s’étend à toute la réalité arabe et islamique, du fait que mon statut est
maintenant celui d’une référence islamique dont l’influence
jurisprudentielle est active dans maints autres pays du monde.
Question : Avez-vous une idée du nombre de personnes
qui, de par le monde, imitent Sayyid Muhammad Hussein Fadlallah ?
Réponse : Ils comptent, peut-être, en millions. Mais
je n’ai pas fait des statistiques.
Question : Avez-vous des imitateurs en Iran ?
Réponse : Oui, j’ai des imitateurs en Iran, mais je
n’en connais pas le nombre.
Question : Avez-vous un bureau en Iran ?
Réponse : J’ai un bureau à Qom.
Question : Avez-vous des mandataires en Iran ?
Réponse : J’y ai des représentants. Certains des
étudiants qui ont fait leurs études sous ma direction sont partis pour
Qom. A cela s’ajoute le fait que je dirige une enceinte scientifique à
Damas et une autre au Liban, et que j’entretiens des relations de
coopération avec certaines enceintes à Najaf al-Ashraf.
Question : Entretenez-vous des relations de
coopérations avec des savants de Qom qui vous partagent vos idées en ce
qui concerne l’Islam ?
Réponse : Des relations existent en fait, mais elles
ne s’élèvent pas au niveau de la coopération.
Question : Coopérez-vous avec l’Ayatollah Sistânî ?
Réponse : Il y a des relations mais, comme je l’ai
dit, elles ne vont pas jusqu’à la coopération.
Question : Quelle est la situation des Chiites au
Liban ? Quel rôle jouez-vous pour préserver l’unité des Musulmans ?
Réponse : Il est indiscutable que les Chiites
représentent au Liban une force culturelle et politique. Je pense que ma
position dans la réalité chiite, et peut-être aussi, même dans la réalité
sunnite et chrétienne, joue un bon rôle, quant à l’estime que me vouent
les autres.
Question : La situation politique au Liban est très
compliquée. Pourquoi, à l’avis de votre Eminence, les Libanais n’ont pas
pu trouver une solution ? Qui en porte la responsabilité ?
Réponse : Premièrement : C’est le régime confessionnel
qui en porte la responsabilité, car il empêche le Libanais de se sentir
citoyen à force de se sentir comme appartenant à la confession. Cela a
aidé certaines lignes étrangères à s’introduire dans la réalité libanaise
à travers les confessions, et à travers la liaison avec telle ou telle
confession dans le but de la soutenir face à d’autres confessions.
Deuxièmement : Le Liban est le seul pays dans la
région qui dispose de la liberté, la liberté de pensée, et la liberté
politique et économique. C’est pour cela que cette liberté est devenue,
sous l’effet de certaines interférences intérieures et extérieures,
quelque chose de semblable au chaos.
Troisièmement : Les Etats-Unis d’Amérique, certains
Etats européens et certains Etats arabes, ont considéré le Liban comme un
terrain pour l’application de certains projets internationaux. Cela a été
dit expressément par la secrétaire d’Etat américaine, C. Rice, qui a
déclaré que le Liban est le meilleur endroit pour l’application du projet
dit du grand Moyen-orient. Il a été dit également par le président Bush
lorsqu’il a considéré le Liban comme étant concerné par la sécurité
nationale américaine. Les Etats-Unis projettent donc de conduire leur
politique dans la région à travers le Liban pour ce qui est de leur
conflit avec la Syrie et l’Iran. Ils utilisent la scène libanaise au
service de ce conflit tant et tant compliqué.
Question : Le contraire est-il également vrai ?
Réponse : Il est naturel pour chaque Etat voisin d’un
autre d’œuvrer dans le sens de préserver ses intérêts en s’ingérant dans
ses affaires. Cela est naturel pour les Etats-Unis, le Canada et le
Mexique, comme pour la France et la Belgique. C’est une question
universelle, car les Etats cherchent à servir leurs intérêts. Il n’existe
pas de principes humains dans les relations des Etats les uns avec les
autres. Mais il est à remarquer qu’une partie des hommes politiques
libanais entretient des relations avec certains pays arabes, et avec la
France et les Etats-Unis, alors qu’une autre partie entretient des
relations avec l’Etat syrien et l’Etat iranien. C’est cela qui a
introduit la situation intérieure libanaise dans la sphère des conflits
internationaux par l’intermédiaire des Libanais de l’intérieur. Certains
Etats arabes comme le Royaume Saoudite et l’Egypte demandent à la Syrie
d’intervenir par l’intermédiaire de ses amis afin de trouver un règlement
au problème. La Syrie leur répond en disant qu’ils devraient intervenir
par l’intermédiaire de leurs amis pour trouver un règlement au problème
car, eux aussi, ils ont des amis au Liban. De la sorte la question se
voit emportée par la spirale des conflits entre les Etats.
Question : Quel rôle ont joué vos institutions dans le
domaine sanitaire et autre durant la guerre de juillet 2006, et que dire
des fonds iraniens envoyés en vue de la construction ?
Réponse : Pour ce qui est des institutions culturelles
et éducatives dirigées par l’Association Caritative al-Mabarrât, ces
institutions ne comptent sur aucun Etat, y compris l’Iran. On compte
principalement sur les dons assurés par des personnes qui ont confiance
en nous, par l’intermédiaire de ce qu’on appelle « fonds légaux »
(cinquième et zakât). Ces institutions ont pu résoudre beaucoup de
problèmes parmi ceux des démunis, que ce soit à l’intérieur des
institutions de l’Association ou à l’extérieur, chez eux. Nous allons en
effet dans les maisons des pauvres et nous leur offrons des aides
substantielles ou financières. Nous dirigeons également une institution
spécialisée dans la réadaptation des sourds-muets.
Question : A combien évaluez-vous les sommes offertes,
dans le domaine humanitaire, chaque année par vos institutions ?
Réponse : Peut-être 5 ou 6 millions de dollars. Ces
sommes nous proviennent des gens car nous ne comptons sur aucun Etat
arabe ou sur l’Iran.
Question : Votre Eminence, pour ce qui est des fonds
octroyés par l’Iran en vue de la reconstruction, pensez-vous qu’il s’agit
d’un bon geste politique envers le Liban ?
Réponse : Lorsque l’Etat libanais ou les autres Etats
n’assurent aux Libanais aucune aide pour reconstruire leurs maisons, nous
ne pouvons qu’être reconnaissant vis-à-vis de l’Iran pour les aides qu’il
nous offre. Mais nous refusons toute condition politique en échange.
Question : On dit que plus de cinquante pour cent des
militants de Hezbollah suivent votre Eminence, du point de vue
religieux ?
Réponse : Je ne pense pas qu’il en a tant que ça.
Néanmoins, je suis ouvert à tous les gens, même à ceux qui n’ont pas
d’appartenance politique, car toute cette génération qui appartient à
Hezbollah, au mouvement Amal et autre, a été depuis quarante ans
instruite par moi-même, non pas dans un cadre politique, mais sous une
considération culturelle générale. J’ai également contribué, dans le
domaine culturel, à l’action avec les Iraquiens. Il y a des Iraquiens qui
adoptent les fatwa que je prononce et font leur de mes avis. J’ai
commencé à aider les orphelins en Iraq, et ce par l’intermédiaire d’une
institution que nous construisons à Bagdad en vue d’accueillir les
orphelins et les instruire.
Question : Dans combien de pays
vous vous disposez de bureaux, vous et vos institutions ?
Réponse : Il existe beaucoup de bureaux dans les pays
du Golfe et en Occident également.
Au nom de Dieu, le Clément, le
Miséricordieux
Le Bureau d’Information de son
Eminence,
l’Autorité religieuse,
l’Ayatollah Muhammad Hussein
Fadlallah.
Beyrouth, le 11 rabî’ I 1429 H /
19 mars 2008 Ap. J. C.
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