Actualités > Interviews - Archive de 2006 > Dans une interview accordée au quotidien libanais al Shams 7-9-1427 H / 30-9-2006 ap. J. C.  

Dans une interview accordée au quotidien libanais al Shams :

Le savant émérite Muhammad Hussein Fadlallah :

Malgré les doutes émis, la défaite de l’ennemi est réelle.

Pour le plan américain, le Liban est un champ de conflit

Sincère et réaliste comme une blessure béante lorsqu’il lit les pages de l’avenir. Lucide de vue, clairvoyant et d’un discours très concentré… Il s’agit du savant émérite Sayyid Muhammad Hussein Fadlallah. Les principaux points de l’interview qu’il nous a accordé se résument en un mot : Lecture stratégique du Liban et de la région après la guerre de juillet…

Question : Comment le savant émérite Sayyid Muhammad Hussein Fadlallah lit-il, à la lumière des détails de l’environnement régional, la situation du Liban dans la stratégie des néo-conservateurs ?

Réponse : Lorsque nous scrutons les larges perspectives des affaires politiques dans la région, ainsi que dans plusieurs autres endroits dans le monde, nous constatons que, sur le plan international, les Etats-Unis d’Amérique se sont mis à penser le monde, après la chute de l’Union Soviétique, avec la mentalité impériale qui tente d’imposer sa volonté sur la totalité du monde, économiquement, politiquement et sur le plan de la sécurité, et ce à partir de leur sentiment pour lequel leur force leur permet une telle entreprise.

Nous pouvons nous arrêter devant l’attitude de la personne, à savoir le président américain, qui préside cette force internationale : Il lui semble, parait-il, qu’il s’élève au rang d’un messager divin, qu’il est la personnalité invitée à réformer le monde. Cela est manifeste dans ses discours récurrents sur la démocratie, sur les droits de l’homme et sur la lutte contre le terrorisme. Nous savons que ce type ne possède aucun fond dans sa pensée politique qui lui permettrait d’agir comme un théoricien qui tient les vrais fils des délicates affaires politiques susceptibles d’apporter à son pays, les Etats-Unis d’Amérique, et au monde, beaucoup de résultats politiques à même d’assurer la paix intellectuelle, la paix spirituelle et la paix pratique. Nous avons remarqué comment l’administration américaine qui tient les rênes du pouvoir aujourd’hui a mis toutes ses capacités dans la confrontation avec l’Union Européenne, mettant à profit les différents besoins des Européens sur le plan économique dus au déséquilibre des rapports entre les deux parties. Il en est de même sur le plan sécuritaire où l’Europe a besoin des capacités sécuritaires américaines, aussi bien que sur le plan politique dans les conditions des pressions exercées par les Etats-Unis qui tripotent la réalité européennes dans le but de séparer telle position de telle autre, comme nous l’avons vu avant la guerre contre l’Iraq, au moment où la France et l’Allemagne avaient pris une attitude différente de celles des autres pays européens…

Les Etats-Unis de Bush ont profité des événements du 11 septembre dont l’arrière-fond reste toujours sombre au point que les chercheurs trouvent étrange le fait qu’aucune commission d’enquête américaine n’ait pas encore été constituée pour examiner la nature de ces événements et des indices qui les ont précédés et qui allaient dans le sens d’un certain rôle juif, petit ou grand. Une fenêtre a été ouverte dans ce sens avant d’être fermée sans qu’on puisse savoir les raisons.

A partir de ces données, le président Bush a lancé sa « guerre contre le terrorisme » et beaucoup d’observateurs étaient certains que cette guerre fait partie d’un contexte stratégique américain antérieur aux événements du 11 septembre, dans le but de contrôler la totalité du Tiers-monde. Les Etats-Unis ont réussi à aligner à leur stratégie les huit grandes puissances dans le cadre d’un jeu d’ambitions et d’intérêts qui a permis l’occupation de l’Afghanistan sous les prétextes du combat contre Oussama ben Laden et la Qa’ida. Puis la stratégie des néo-conservateurs et du lobby juif s’est mise à pied d’œuvre pour réaliser les plans préparés depuis les années quatre-vingt afin de mettre la main sur la mer pétrolière que représente l’Iraq et parachever la mainmise sur l’océan pétrolier dans le Golfe et ailleurs, pour accomplir la stratégie du vingtième siècle visant le contrôle de tout le pétrole du monde et l’étouffement de l’économie du Japon et de l’Europe sur la voie de la déstabilisation de la Russie qui possède des ressources pétrolières.

Nous disons tout cela pour affirmer que les Etats-Unis de ce siècle continuent de tripoter le monde en lançant un seul et même projet qui change de noms allant du Grand au Nouveau Moyen-Orient… Ils continuent également de lancer les slogans de la démocratie qu’ils combattent en Iran et en Palestine comme c’est le cas en ce qui concerne les résultats des élections qui ont porté Hamas au pouvoir, alors qu’ils soutiennent les dictatures qui leurs sont soumises, à tel point que la démocratie devient une source d’ironie dans les conditions du soutien américain accordé à des rois et des présidents antidémocratiques pour leur permettre d’accéder à la présidence de tel ou tel conseil, alors que d’autres se voient élus dans des climats n’ayant aucun trait à la démocratie. Le président américain n’hésite même pas à reconnaître que les Etats-Unis ont continué, pendant soixante ans, de soutenir la dictature, et ce à un moment où nous constatons qu’ils n’ont pas cessé de soutenir de nombreuses dictatures, y compris Israël, auquel on a attribué le titre du seul Etat démocratique dans la région, alors qu’il est un Etat dictatorial à l’encontre des Palestiniens et des pays environnants qui subissent les menaces israéliennes ou qui voient des parties de leurs territoires occupées par Israël.

Le Liban et la tentative de compensation

Le savant émérite Fadlallah de poursuivre : Le problème du monde consiste dans ce tripotage américain de la réalité sécuritaire, politique et économique. C’est ainsi que les Etats-Unis sont entrés au Liban dans le contexte de leur prétendue guerre contre le terrorisme, surtout qu’ils n’ont pas pu réussir en Afghanistan malgré la forme démocratique qu’ils ont apportée, ni en Iraq qui s’est transformé en une mer de sang suite à la politique américaine qui s’est embourbée dans ses sables mouvants.

Le président américain continue de répéter ses prétentions de missionnaire et les illusions de sa capacité de réussir, alors que tout le monde connaît d’ores et déjà le rapport des trois généraux américains ayant servi en Iraq et qui ont affirmé, d’après leur expérience, que c’est la guerre contre l’Iraq qui a favorisé le terrorisme dans la région et lui a fourni l’occasion de s’étendre au-delà des frontières du Moyen-Orient.

Ainsi, ce qui se passe au Liban est une tentative américaine de compenser l’échec des Etats-Unis en Iraq. Cette tentative parait être vouée d’avance à l’échec car la démocratie que les Etats-Unis se proposent d’enseigner aux Libanais a été pratiquée dans le pays depuis les années quarante sans qu’il y en ait besoin de cet enseignant américain. Le Liban est un pays démocratique de par la nature de sa formation. Le peuple libanais a même pratiqué la démocratie au niveau de sa conception concernant l’acceptation de l’autre, la liberté, l’ouverture et la tolérance. Il n’a pas vécu ces concepts en tant que théories, mais il les a vécus par le sang et par l’esprit des Libanais, malgré les complications qui font jour de temps à autre.

Son Eminence de poursuivre : Les Etats-Unis sont entrés au Liban prétextant sa libération vis-à-vis de la Syrie. En vérité, ils cherchent à y déstabiliser la situation intérieure en alignant à leur politique une partie d’hommes politiques libanais parmi ceux qui ont participé aux guerres civiles et qui ont collaboré directement ou indirectement avec Israël.

Après la fin de ce qu’ils appellent la tutelle syrienne, les Etats-Unis ont voulu affirmer leur tutelle sur le Liban tout en donnant une marge aux Français.

D’où nous pensons que le Liban restera un champ de conflit que les Etats-Unis tenteront de manipuler pour la réalisation de leur projet tout en profitant du climat de liberté qui y régnait depuis toujours, manipulation qui pourrait donner lieu au chaos à travers les polémiques qui ne sont pas issues d’un fond national ouvert à la réalité libanaise.

Oui, le Liban restera un champ de conflit que les Etats-Unis tenteront de manipuler pour la réalisation de leur projet et pour planifier, à long terme, et même à travers les forces internationales, pour faire du Liban un lieu pour la protection d’Israël face à toutes les positions de puissance comme celle de la Résistance… Pour faire des forces internationales un élément de protection d’Israël comme cela a été exprimé par la chancelière allemande Angela Merkel.

A partir de ces considérations, nous pensons que la façon avec laquelle les Américains gèrent-ils la situation au Liban, ajoutée à la sujétion du milieu gouvernemental et de certains hommes politiques libanais, conduiront le pays à un état de tremblement politique qui peut ne pas donner lieu à un tremblement sécuritaire, mais qui ne permettra pas au pays de retrouver la stabilité, car les Etats-Unis ne permettront pas la formation d’un Etats puissant, juste et à même de faire face à l’agression israélienne.

Il est, peut-être, à noter que les Etats-Unis qui ont fourni une aide financière pour équiper et entraîner l’armée libanaise, ne l’ont fait qu’après avoir consulté Israël, ce qui signifie que le plafond de l’aide, qu’elle soit militaire, technique ou politique, ne dépassera pas celui accepté par Israël, ce qui signifie aussi l’impossibilité pour le Liban de se doter de la force ou même d’une simple occasion de faire face à Israël.

Le Liban ne s’effondra pas car tout le monde en a besoin même s’il est instable. Mais il ne sera pas stable et les polémiques s’y poursuivront aussi bien que les opérations de gaspillage, de corruption et de vol menées par ceux qui ont volé le Liban et qui continuent à y imposer leur mainmise.

Les représentants non intelligents de la politique américaine

Question : La question risque d’être brutale… Vous avez déjà subi des préjudices sécuritaires et physiques de la part des Arabes. Pourtant vous avez échangé avec eux dans un esprit d’aide et de soutien. Le regrettez-vous maintenant après l’agression israélienne qui, pour beaucoup de gens, a été soutenue par certains Arabes ?

Réponse : Nous ne regrettons pas car nous n’avons jamais nourri des rancunes envers quiconque, et car nous savons que certains Etats arabes se veulent des représentants non intelligents de la politique américaine dans la région, dans la mesure où les Etats-Unis ne laissent certaines personnes au pouvoir qu’au prix des services qu’elles rendent à leur politique.

Nous avons vu comment certains Etats arabes prenaient des initiatives tantôt pour soutenir le franc ou le dollar, tantôt pour assujettir les positions politiques arabes aux exigences des intérêts américains, surtout que la plupart des parties arabes utilisaient la cause palestinienne pour couvrir cette entreprise. En revanche, nous avons vu comment Israël s’est-il moqué de cette logique en refusant l’initiative de paix arabe lancée par le sommet de Beyrouth et considérée par les Etats-Unis comme une simple ébauche de dialogue.

D’où l’action arabe, sous toutes ses mises en scène, n’est plus en mesure de convaincre qu’elle cherche effectivement des issus au conflit israélo arabe. Nous l’avons constaté dans la conduite de la plupart des pays arabe, notamment ceux qui se sont réconciliés publiquement avec Israël et ceux qui l’ont fait secrètement.

Cela a été clair et manifeste lorsque, rien que pour mettre fin aux reproches et sauver la face, les Arabes ont saisi le Conseil de Sécurité pour cette affaire, mais sans que ce Conseil ne se donne la peine de donner un communiqué à ce propos. La même chose s’est reproduite lorsque le bloc arabe a contesté la possession d’armes nucléaires par Israël.

En bref, Il n’existe pas, du point de vue américain, aucune solution de la question palestinienne en dehors de la stratégie israélienne. Le maximum permis par Israël est l’usage par les Arabes des Nations Unies comme un mur de lamentation pour y déplorer leur malchance ou pour y nourrir leurs faux espoirs.

Nous avons dit depuis la conférence de Madrid que le monde ne veut pas d’un monde arabe uni, mais plutôt d’Arabes séparés. Sinon pourquoi la Ligue arabe, remplacée par une Union Magrébine et un Conseil de Coopération des Pays du Golfe, a été interdite de participer à ce sommet même à titre d’observateur ? Le monde arabe est mort politiquement. L’expression flagrante de cette mort est l’alignement de certains Arabes aux côtés d’Israël dans sa guerre contre le Liban et les demandes faites par certains autres Arabes qui ont exigé la poursuite de la guerre jusqu’à la fin de la Résistance. Si la ténacité de la Résistance Islamique et du peuple libanais a désappointé maints espoirs, elle a par contre réanimé la conscience populaire arabe au sujet du sens de la Résistance. Et c’est ainsi que le discours arabe sur la Résistance l’a qualifiée d’ «aventure », du point de vue des gouverneurs au pouvoir, et de « victoire » du point de vue des peuples.

Le rêve arabe

Question : Entre le projet américain qui fait du Liban un champ de conflit et le sentiment de victoire chez les peuples, y a-t-il une place pour un rêve libanais, sinon arabe ?

Nous pensons que, pour la première fois, dans l’histoire moderne, le rêve arabe, et peut-être islamique, commence à tirer ses raisons d’être des ce sang pur, de cette résistance historique et de cette défaite subie par l’ennemi, malgré les doutes émis à ce propos. Cela a prouvé que le rêve est devenu réalité. Nous devons protéger ce rêve contre tout sentiment de faiblesse qui pourrait à nouveau nous envahir sous l’effet des complications ambiantes, ou suite aux tentatives de ceux qui essayent de miner le terrain. C’est un rêve qui scrute le soleil, et le soleil brillera pour toujours.