Interview accordée par Fadlallah au reporter de la télévision britannique, Kevin Tools
Fadlallah au reporter du la télévision britannique, Kevin Tools : Les Attentats sont l’œuvre des services de renseignement américains. Ils ont été perpétrés dans le but de généraliser le chaos ! |
Le 8 mars 1985, et après la fin de la prière du Vendredi dans le quartier Bir el-Abd dans la banlieue sud de Beyrouth, a eu lieu le grand événement : Un massacre terrible qui a fait des dizaines de martyrs et de blessés parmi les civils. Son but principal fixé par les services de renseignement américains qui ont qualifié la cible de « précieuse » était l’assassinat de Sayyid Muhammad Hussein Fadlallah.
Pourquoi ce massacre ? Pourquoi cibler le savant Fadlallah ? Qu’est ce qui a fait de lui une cible précieuse pour les services de renseignement américains ?
C’est au sujet de cet événement dramatique, et au sujet de la nature de la cible, que le reporter de la télévision britannique, Kevin Tools, a interviewé l’Autorité religieuse, Sayyid Fadlallah. Voici le texte de l’interview.
Question : Pouvez-vous nous décrire la réalité libanaise au moment du massacre de Bir el-Abd ?
Réponse : Le Liban était à l’époque en proie au chaos sécuritaire. Il y avait beaucoup d’attentats que perpétraient des parties intérieures et extérieures. C’était à l’époque des problèmes qui ont eu lieu entre Libanais et Palestiniens, ainsi que des immiscions israéliennes à travers des parties intérieures. S’y ajoute l’entrée en ligne des forces internationales, y compris américaines, chose qui faisait penser à une éventuelle tendance américaine à installer une base militaire au Liban. La situation au Liban était donc une situation de chaos sécuritaire en plein sens du terme. Chacun était enclin à tuer ses adversaires par l’intermédiaire des services de renseignement avec lesquels il collaborait.
Question : Pourquoi certaines personnes désiraient vous assassiner ?
Réponse : J’ai lu ce que William Keyssi, le directeur de la CIA à l’époque, avait écrit à ce sujet. Cela a été rapporté par le célèbre journaliste américain, Bob Wodword, dans son livre intitulé « Le Masque ». Il y dit que William Keyssi a rencontré le prince Bandar al Saoud. et lui a dit : Sheikh Fadlallah, comme ils le disent, est devenu embêtant pour la politique américaine et il doit partir. C’est à cette fin, et comme le Congrès américain ne finance pas ce genre d’opérations, que Bandar a versé une somme de trois millions de dollars américains à Keyssi pour couvrir mon assassinat. Ils se sont accordés avec les services de renseignement de l’armée libanaise à l’époque, et ont enrôlé certains jeunes, dont la plupart sont chiites, de la région de Mashgara dans la Bekaa ouest et ailleurs. Ils les ont entraînés avec beaucoup d’application et ont préparé les conditions favorables pour m’assassiner. Durant toute une année, ils m’ont mis sous surveillance chaque fois que je me rendais, le vendredi, à la mosquée. La presse tenait, ce jour-là, à obtenir de ma part une déclaration ne serait-ce que de deux mots. C’était comme si l’on voulait noter mes dernières paroles.
Question : S’agissait-il de la presse internationale ?
Réponse : oui. Ils m’ont même accompagné jusqu’à la mosquée à Bir el-Abd. Tout à coup, et juste après la fin de la prière, l’explosion de la voiture piégée a retenti. C’était quelques minutes avant ma sortie. Ce qui m’avait retardé, c’était une femme croyante, une fidèle, qui était montée au premier étage de la mosquée afin de me parler. J’avais refusé, mais elle a insisté. Dès que j’ai commencé à lui parler, l’explosion a retenti. C’est-à-dire que, si je n’avais pas écouté cette femme j’aurais été au cœur de l’explosion. C’était donc une tentative américaine de m’assassiner pour venger les Marines qui ont été tués à Beyrouth peu avant. Ils m’accusaient d’avoir dirigé l’attentat qui les avait visés. Mais ils ont échoué. Ces informations ont été publiées par le Washington Post. Mais le président Reagan a déclaré à l’époque en disant : « Nous n’avons pas ordonné cela ». J’aimerais pourtant affirmer que je n’ai, de proche ou de loin, aucun lien avec l’attentat qui a visé les Marines. C’était une accusation américaine n’ayant aucun fondement.
Question : Lorsque vous avez entendu la déflagration et constaté son envergure, aviez-vous su qu’on vous visait ?
Réponse : Lorsque j’ai entendu la déflagration, je n’ai pas su sur le coup qu’elle me visait. Mais on me l’a fait apprendre. Je suis allé voir les victimes et les dégâts. Cet attentat sauvage a fait quatre-vingt morts, foetus, enfants, femmes et ouvriers qui rentraient chez eux, et plus de cent vingt blessés.
Question : Qu’avez-vous vu sur les lieux de l’attentat ?
Réponse : J’ai vu les immeubles qui entouraient ma maison. Ils étaient largement détruits du fait de la puissance de l’explosion. Je me suis penché sur la question des victimes de l’attentat, surtout les femmes qui quittaient la mosquée leurs enfants sur les bras. Certaines femmes étaient enceintes. Elles étaient tuées avec les fœtus dans leurs ventres. Il y a avait aussi les ouvriers qui rentraient chez eux. J’ai pris la mesure de la sauvagerie américaine dans cet attentat agressif. Cela prouve que ce sont les services de renseignement américains qui sont derrière ces attentats qui visent les civils et les innocents, femmes, enfants, et même fœtus dans les entrailles de leurs mères.
Question : Pourquoi ont-ils choisi ce moyen pour vous assassiner ?
Réponse : Car ils ne pouvaient pas le faire par le moyen classique, car j’ai des gardiens autour de moi, et des gardiens se trouvaient aussi dans le quartier. Et c’est pour cette raison que le phénomène des attentats à l’explosif était le plus souvent en vigueur au Liban. Les antagonistes y avaient recours dans la guerre qui les opposait.
Question : Pourquoi les attentats à la voiture piégée était-ils en vigueur à l’époque ?
Réponse : Car ils pouvaient faire le plus grand nombre possible de victimes, ce qui permettait aux auteurs d’atteindre leur objectif qu’est l’intimidation ou l’élimination de leurs ennemis. C’est la même méthode qui est pratiquée actuellement en Iraq et en Afghanistan.
Question : Le plan consistait donc à faire exploser la voiture lors de votre retour de la mosquée, sur le chemin entre la mosquée et la maison ?
Réponse : Il y a eu deux voitures stationnées près de ma maison. On guettait scrupuleusement le chemin que j’empruntais à mon retour, de sorte à me piéger quelque soit le chemin que j’empruntais. Mais mon retard grâce à cette femme croyante qui m’a consulté a fait gâcher le plan et l’explosion a eu lieu au passage d’une voiture semblable à la mienne. La nouvelle de mon assassinat était déjà prête pour être diffusée par les médias étrangers. Les informations diffusées par ces médias et par radio Liban que dirigeaient les phalangistes (Kataeb) avaient affirmé que je me trouvais sous les décombres. Ils croyaient que j’étais arrivé sur les lieux et que j’ai été atteint. Il parait que la presse étrangère était au courant de l’affaire, car les journalistes me poursuivaient et essayaient d’obtenir ma dernière déclaration avant l’attentat.
Question : Pourquoi les Américains vous ont-ils accusé d’être derrière l’attentat qui a visé les Marines ?
Réponse : car certains services de renseignement libanais, les Phalangistes parait-il, leur avaient transmis des informations selon lesquelles j’aurais promis le Paradis à la personne qui a mené l’attentat, et que j’aurais inspecté la zone pour décider de la modalité de l’attentat. J’avais dit à l’époque que ce sont des allégations si ridicules que je refuse de les commenter, car ce n’est pas l’affaire des savants religieux de s’adonner à ce genre d’activités de nature militaire.
Question: Les services de renseignement américains ont-ils perpétré d’autres attentats au Liban ?
Réponse : Je ne peux rien dire au sujet de ceux qui sont derrière ces attentats, car plus d’une partie s’adonnaient au Liban à ce genre d’action. Mais la nature de l’attentat qui m’a visé prouve que les services de renseignement américains ne sont pas étrangers à cette méthode.
Question : Pourquoi, à votre avis, continuent-ils après toutes ces années à utiliser cette même méthode d’attentats à la voiture piégée ?
Réponse : Je pense que l’usage de cette méthode dans la région est l’oeuvre des services de renseignement américains. Ils l’utilisent dans le but de répandre le chaos. On peut y ajouter aussi la mentalité arriérée de certains dont les extrémistes de al-Qaida et autres. Tous ceux-là ont contribué à ce genre d’attentats. C’est ce que nous avons vu par la suite dans les attentats du 11 septembre ou dans ceux qui ont eu lieu en Espagne et en Angleterre, ou même en Arabie Saoudite, ainsi que ceux qui font ravage actuellement en Iraq.
Question: Avez-vous appris d’où sont venus les explosifs qui ont visé votre vie?
Réponse : Ce genre d’explosifs pullulait au Liban qui était un champ ouvert à toutes les armes et à tous les explosifs.
Question : Pensez-vous que les attentats à la voiture piégée auront une fin au Liban ?
Réponse : Je ne le pense pas, car ceux qui sont derrière ces agissements courent toujours. Les services de renseignement libanais et même les experts de la commission d’enquête n’ont pas pu les mettre à découvert. La question est toujours obscure sur ce point. Il est possible d’accuser Israël qui tient à tripoter la réalité libanaise, ou d’accuser des parties régionales et internationales. Il est possible d’accuser al-Qaida et les extrémistes qui s’adonnent maintenant à ce genre d’actions. A notre avis, ces actions continueront tant que qu’il y aurait dans la région des projets américains mis au service des intérêts stratégiques des Etats-Unis, et tant qu’Israël continuerait à vouloir tripoter la situation dans la région en vue de sauvegarder ses intérêts, surtout dans les conditions de la présence de l’occupation américaine en Iraq et en Afghanistan, ainsi que celle de l’influence américaine au Pakistan, en Somalie et ailleurs sous les signes de ce qu’on appelle le chaos constructif. Il est normal que le chaos rende le climat propice à ce genre d’agissements.
Question : Estimez-vous que les Américains voulaient à n’importe quel prix accuser quelqu’un d’être derrière l’attentat pour dire qu’ils ont pris leur revanche et qu’ils vous ont choisi pour être cette personne parce que vous êtes un symbole religieux ? Vous ont-ils choisi sans être persuadés de votre culpabilité ?
Réponse : Il va de soit qu’ils ne pouvaient pas savoir qui était derrière l’attentat qui a visé les Marines. Mais recevant des renseignements de certains services libanais, ils ont décidé de viser la personne indiquée par ces renseignements, et ils se sont mis à planifier pour prendre leur revanche.
Question : Ils cherchaient n’importe quelle cible pour pouvoir dire à leur peuple qu’ils ont liquidé la personne responsable ?
Réponse : Il se peut que soit cela.
Question : Qu’est ce que vous voulez dire pour conclure ?
Réponse : Je dirais pour conclure que les services de renseignement américains ont perpétré cet attentat sans que le président américain à l’époque, Ronald Reagan, n’y soit mis au courant. Il avait alors rendu public un communiqué dans lequel il a affirmé n’avoir pas donné des ordres à ce sujet. Le Washington Post et d’autres médias américains avaient largement couvert cet attentat qui a apparemment été l’œuvre des services de renseignement américains. |