Actualités > Discours de Sayyid Fadlallah à la conférence jurisprudentielle de Sharm el-Sheik

Discours de son Eminence, l’Autorité religieuse as-Sayyid Muhammad Hussein Fadlallah à la conférence jurisprudentielle de Sharm el-Sheik. et publié par le quotidien libanais al-Mustaqbal, le 29 août 2005.

Règles islamiques pour contrer le terrorisme et la violence ٭

C’est une tâche ardue mais passionnante que de vouloir parler, à l’occasion du 36 ème anniversaire de la tentative qui a visé à incendier la sainte mosquée al-Aqssâ, de ce crime qui avait pour objectif d’incendier la cause palestinienne et, à travers elle, toutes les causes de la Nation.

La rencontre des savants religieux musulmans pour traiter des problèmes de la Nation est une chose réjouissante qui contribue à éliminer les éléments de tension dont souffre le corps de la Nation. Mais cette tâche est pénible car les problèmes posés sont parmi les plus graves et les plus compliqués.

Je signale, tout d’abord, que nos problèmes se situent dans deux sphères : Le premier est celui du terrorisme qu’on pratique à l’encontre de la Nation. Le second est celui du terrorisme qui se pratique dans la Nation. Ce second genre de terrorisme semble être, le plus souvent, une réaction au terrorisme qui nous vient de l’extérieur. Mais cela ne veut pas dire que nous devons rester les bras croisés et lancer la boule de feu dans la direction des autres tout en oubliant nos problèmes et notre réalité en situation critique qui produit des phénomènes de violence à travers le refus visant l’autre, ce qui fait payer les frais en premier lieu à l’Islam en déformant son image, en falsifiant ses concepts et en transgressant ses principes. Les Musulmans payent aussi lourdement de leur sécurité et de leur économie et voient s’affaiblir leurs causes suite à cette violence aveugle et destructrice.

A partir de ces données, il nous est indispensable de poser la grande question, à savoir : Que faire face au terrorisme et à la violence ? Faisons-nous face au terrorisme par un contre terrorisme ? Et à l’extrémisme par plus d’extrémisme ?

La première chose à signaler est que l’excommunication ne peut pas être repoussée par une contre excommunication, car cela ne résout pas le problème ni ne change les convictions. Il peut même rendre le problème encore plus compliqué. Les bons caractères musulmans ne répondent pas aux insultes par des insultes : [L’action bonne n’est pas semblable à la mauvaise. Repousse celle-ci par ce qu’il y a de meilleur : celui qu’une intimité séparait de toi deviendra alors pour toi un ami chaleureux] (Coran XLI, 34). Et puis, nous devons réhabiliter la méthode islamique pour faire face à l’extrémisme et renforcer les règles islamiques pour protéger la société contre la violence. Il existe un autre genre de violence qui s’exerce à l’intérieure de la sphère islamique elle-même. Quant au premier genre, à savoir la violence terroriste, nous pensons que l’Islam qui permet la défense de soi et autorise le jihâd qu’il soumet à des règles et contraintes particulières, part d’un principe fondamental qui est celui de la paix dans les relations internationales auquel s’ajoute le principe de l’illégalité de « faire couler le sang », de tuer les âmes et d’attenter à l’honneur de l’homme. Tuer et faire couler le sang sont « laids » dans la terminologie fondamentaliste et aux yeux de la loi de la raison et des gens raisonnables aussi bien que pour la loi divine dont l’une des premières intentions et finalités consiste dans la protection des âmes : [Voilà pourquoi nous avons prescrit aux Fils d’Israël : celui qui a tué un homme qui lui-même n’a pas tué, ou qui n’a pas fait des dégâts sur la terre, est considéré comme s’il avait tué tous les hommes ; et celui qui sauve un seul homme est considéré comme s’il avait sauvé tous les hommes] (Coran V, 32). Quant à l’autorisation de tuer dans certaines situations, elle reste une exception admissible pour certaines considérations impératives qu’imposent les intérêts nécessaires, comme lorsqu’on tue pour châtier, pour se défendre ou pour neutraliser l’ennemi au combat ou qui sème le dégât sur la terre.

La grande importance donnée à la vie des âmes est manifeste dans les textes islamiques. Un Hadîth de l’Imâm as-Sâdiq (p) dit à ce propos : « Il arrive au Jour du Jugement qu’un homme arrive en portant une quantité de sang de la taille d’une ventouse et dit : ‘Par Dieu je n’ai ni tué ni participé à un meurtre’. Dieu lui répond : ‘Mais si ! Tu as dit quelque chose à propos de mon serviteur untel, et ce que tu as dit a fini par le faire tuer. Alors tu es responsable d’une partie de son sang ».

D’où, les jurisconsultes ont institué des règles exceptionnelles comme celle de la prévention (dans le chapitre dit ‘des sangs’ dans les livres spécialisés) des sangs, où le moindre soupçon peut innocenter un accusé. Il existe aussi une règle selon laquelle les soupçons peuvent empêcher l’application des châtiments ». Et tout cela doit fonder une mentalité islamique qui s’empêche de tuer ou de faire ce qui favorise une telle action.

Et même lorsque l’Islam a autorisé la guerre sous le titre du jahâd légitime contre l’occupation, comme en Palestine, en Iraq et ailleurs, Il a défini des règles et des dispositions morales qui restreignent le champ d’action du combattant et dont l’irrespect lui ôte sa qualité de combattant pour la cause de Dieu. Parmi ces règles, on note l’obligation d’entretenir les prisonniers, de ne pas être perfide, de ne pas avoir recours à la mutilation et aux châtiments exemplaires, et de ne pas s’en prendre aux enfants, aux femmes et aux vieillards. Avant d’envoyer une expédition militaire, le Prophète (P) a parlé aux soldats en ces termes : « Avancez au nom de Dieu, par Dieu, pour Dieu et selon les enseignements de la religion du Messager de Dieu : Ne volez rien du butin, n’ayez pas recours à la perfidie ni aux châtiments exemplaires. Ne tuez pas les vieillards, les enfants et les femmes et n’abattez pas un arbre sauf si vous en êtes obligés ».

Quant à la violence pratiquée à l’intérieure de la sphère islamique, elle ne peut être écartée que par le renforcement des règles islamiques qui protègent la société musulmane de l’intérieur et qui instruisent les individus sur les bases suivantes :

Premièrement : par le renforcement du principe de fraternité islamique selon la règle coranique qui stipule que ((Les croyants sont des frères. Donc réconciliez vos frères et craignez Dieu dans l’espoir d’entrer vous-mêmes dans Sa miséricorde)) (Coran XLIX, 10). La fraternité n’est ni un slogan qu’on crie ni un poème qu’on compose ni un pur sentiment qu’on ressent. Elle est un système intégral constitué d’un ensemble de droits et de devoirs qu’il est indispensable de traduire dans la pratique à travers la solidarité, le soutien et la défense mutuelle des uns par les autres. Bien qu’il soit clair conceptuellement, le terme « fraternité » a subi une opération de réduction quant à ses applications, chaque confession considérant la fraternité et ses implications comme étant le monopole de ses seuls acolytes. De la sorte, le sens d’un verset comme ((l’un de vous aimerait-il manger de la chair de son frère mort, chose que vous avez en horreur ?)) (Coran XLIX, 12) se transforme, pour les Chiites, en « l’un de vous aimerait-il manger de la chair de son frère chiite ? » et « de son frère sunnite », pour les Sunnites.

De plus, on a même réduit le concept de fraternité à l’intérieur de chaque confession pour l’appliquer exclusivement à une seule catégorie.

Deuxièmement : L’autre règle qui contribue à créer un climat de confiance entre les constituantes de la société des croyants est celle consistant à ne traiter les autres que d’après leurs attitudes concrètes telles qu’elles sont affichées, c’est-à-dire sans pénétrer dans leur for intérieur pour sonder leurs intentions. Ainsi, celui qui affiche une bonne attitude, qui respecte l’enseignement divin, doit être considéré comme étant sur la bonne voie. Il ne nous est pas permis de nier l’Islamité d’une personne qui déclare son appartenance à l’Islam. Dieu n’a-t-Il pas dit : ((Ne dites pas à celui qui vous salue : ‘Tu n’es pas un croyant’)) (Coran IV, 94) ? On a dit au sujet de la circonstance de la révélation de ce verset qu’après la bataille de Khaybar, un homme juif du nom de Mirdâs Fils de Nuhayk avait fui le terrain emportant avec lui les membres de sa famille et ses biens dès qu’il a senti la cavalerie des Musulmans s’approcher. Mais il a été poursuivi et juste avant d’être rattrapé, il s’est tourné vers ses poursuiveurs en prononçant la profession musulmane de foi : « Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité en dehors de Dieu et que Muhammad est le Messager de Dieu ». Pourtant il a été tué par l’un des Musulmans. De retour auprès du Prophète (P), il lui a raconté les faits. Indigné, le Prophète (P) lui a adressé des reproches pour avoir tué un homme qui a prononcé la profession musulmane de foi. Mais cet homme a rétorqué que le Juif l’avait fait pour être épargné. Alors le Prophète (P) lui a dit : « Qu’en sais-tu de ce qu’il avait dans son cœur ? Tu n’a pas accepté ce qu’il a dit et tu ne pouvais pas savoir ce qu’était sa vraie intention ».

Troisièmement : La troisième règle qui contribue à renforcer la stabilité sociale et à dissiper les tensions intérieures est celle consistant à voir d’un bon œil les actions des autres. Cette règle est connue dans la jurisprudence comme un fondement selon lequel le comportement du Musulman est correct à priori. Ce fondement implique d’exclure le fait que le comportement du Musulman est motivé par une mauvaise intension. Tout comportement est susceptible d’avoir deux faces dont l’une est mauvaise alors que l’autre est bonne et on doit considérer que c’est de la bonne qu’il s’agit même si les chances y sont très faibles. L’Imâm ‘Alî (p) a dit à ce propos : « Considère le comportement de ton frère comme étant le meilleur tant que rien n’intervient pour te faire changer d’avis. Ne prend pas à mal un mot que dit ton frère tant que tu peux lui trouver une bonne connotation ». Tout en ayant comme finalité de créer un climat de confiance et de cohésion dans la société, cette règle a un autre but qui est la protection de l’autre en tant qu’être respectable. Elle implique le fait de ne pas l’accuser de perversité à partir de soupçons non fondés. Elle nous invite aussi à voir le bon côté dans la personnalité de l’autre et à découvrir les aspects positifs au lieu de chercher et d’agrandir les défauts des autres. Jésus Christ a signalé ce fait lorsqu’il a dit, en réponse à ses disciples qui trouvaient nauséabonde l’odeur d’un chien mort, qu’il fallait s’émerveiller devant la blancheur de ses dents.

Nos devons également parler dans cette rencontre des raisons de l’excommunications et des origines de la violence et du terrorisme. Nous signalons parmi ces raisons :

- L’ignorance et la platitude dans la compréhension de la religion ainsi que la stérilité de la pensée qui conduit à l’anarchie et à l’excommunication.

- Le fait de soupçonner l’autre, car les soupçons sont les éléments fécondateurs des discordes, et le fait que les excommunicateurs considèrent les autres à travers des lentilles noires.

- Le fait de concevoir la doctrine et la loi islamiques de manière partitive et de perdre de vue leur intégralité. Le Messager de Dieu a dit à ce propos : « Nul ne peut comprendre la religion de Dieu sans prendre en considération la totalité de ses aspects ».

Chers frères ! Notre problème est issu de cette pensée insensée qui a contribué à l’apparition de ces groupes superficiels qui savent lire les mots mais sans savoir lire ce qui est entre les mots, enfermant ainsi la religion au lieu de l’ouvrir à l’autre, et le transformant en écorce vide de tout contenu au lieu de trouver son esprit de clémence et de paix. Le problème de ce groupe est dans le sommeil de leur entendement contre lequel ‘Alî a demandé refuge auprès de Dieu lorsqu’il a dit : « Nous demandons abri auprès de Dieu contre le sommeil de l’entendement et contre les méfaits de l’erreur, c’est de Dieu que nous demandons l’assistance ».

٭ Discours prononcé au nom de l’Autorité religieuse Muhammad Hussein Fadlallah à la conférence jurisprudentielle de Sharm el-Sheik organisée par le fondation « Iqra’ » sur les questions liées au terrorisme.

Interviewé  par Al Mustabal
Le 29/08/2005 ap.J. C.