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Interview donnée par Fadlallah au quotidien libanais al-Liwa’ (extraits)

L : Comment percevez-vous le retrait de l’occupation israélienne de Gaza ?

Fadlallah : C’est un premier pas sur un chemin long de dix mille miles. Gaza était un problème pour les gouvernements israéliens successifs et tout le monde se souvient d’Yitzhak Rabin lorsqu’il a souhaité de se réveiller un jour et trouver Gaza engloutie par la mer. Gaza n’a aucune signification religieuse pour Israël tel qu’il est conçu par la torah. Elle se situe en dehors des frontières que les Israéliens ont tracées de leur Etat dans son sens religieux

Subissant des pressions internationales qui s’ajoutent à celles de l’Intifada, Israël essaie avec le soutien des Etats-Unis de prendre une initiative pour donner l’impression au monde qu’il est un Etat de paix, qu’il n’occupe pas la terre palestinienne. D’autre part, et tout en persistant à refuser le retour des réfugiés, Sharon se prépare à « avaler » les six colonies en Cisjordanie et à al-Qods. Le retrait se fait donc en contrepartie du renforcement de la colonisation en Cisjordanie, ce qui a été affirmé par Sharon et Bush. De plus, Sharon a affirmé qu’il ne donnera aux Palestiniens que 42 pour cent de la superficie de la Cisjordanie et sous forme de territoires isolés les uns des autres, ce qui ne permet pas la création d’un Etat palestinien viable.

En dépit des célébrations et des déclarations données en l’honneur du retrait, celui-ci reste loin d’être une libération. Il fait de Gaza une sorte de grande prison et ne constitue pas un pas susceptible de permettre aux Palestiniens de récupérer leurs droits.

Les Etats-Unis soutiennent le projet israélien visant, contrairement à l’esprit de la feuille de route, à poursuivre sa politique de grignotage de la Palestine. L’Europe suit actuellement la démarche américaine, alors que la plupart des pays arabes n’ont à dire que des mots sans sens et son influence dans le jeu international.

L : Que dire maintenant au sujet de l’idée de Sharon parlant de l’absence du partenaire palestinien ?

Fadlallah : Cette idée a pour but de profiter des conditions internationales qui exigent le démantèlement du prétendu terrorisme, à savoir l’Intifada. Mais les Américains considère Mahmoud Abbas comme un partenaire valable pour représenter les Palestiniens dans les négociations, ce qui d’une manière ou d’autre, sauf surprise de dernière minute, affaiblit la position de Sharon.

Quant à la possibilité d’un conflit inter palestinien, elle est à écarter et les législatives de novembre prochain pourraient apporter du nouveau. En somme, nous estimons que la cause palestinienne ne mourra pas et que la question de al-Qods et de la Mosquée al-Aqssa n’est pas aussi simple que le pense Israël Katsav.

L : Que pensez-vous des mesures israéliennes ayant pour but d’Isoler al-Qods de son entourage palestinien en vue d’en faire la capitale éternelle d’Israël ?

Fadlallah : On sait toute l’importance de al-Qods aux yeux des Israéliens. Il reste à savoir si les Palestiniens vont poursuivre l’Intifada malgré toutes les complications de la situation. Il me semble que l’avenir donne à espérer.

L : Que pensez-vous de la judaïsation de al-Qods et de l’appel du président Israélien Katsav à la répartition de la Mosquée al-Aqssa ?

Fadlallah : L’Organisation de la Conférence Islamique et le Comité de al-Qods dirigé par le roi du Maroc n’ont pas pris de décisions efficaces en vue de défendre al-Qods et la Mosquée al-Aqssa. Mais les pays arabes et musulmans qui ont établi des relations avec Israël ne pourront pas résister à l’infini face à la volonté qu’ont leurs peuples d’agir pour al-Qods et al-Aqssa. De toute façon, la volonté du peuple palestinien et la poursuite de l’Intifada sont en mesure de changer la donne.

L : Est-il vrai que nos mosquées sont devenues des lieux de recrutement de terroristes ?

Ce sont les administrations américaines et certaines administrations européennes qui ont recruté des terroristes dans la mesure où leurs politiques choquent la conscience du monde musulman et l’envergure de leur déploiement militaire réduisent la marge des autres formes de lutte. Pourtant, la plupart des actes violents ne naissent pas dans les mosquées. Ils sont provoqués par le soutien absolu offert à Israël par les Américains et, dans une moindre mesure, par les Européens. Beaucoup de responsables politiques américains et européens ont signalé l’absence d’une solution de la crise du Moyen-Orient comme un facteur qui favorise ces actes. Tony Blair lui-même l’a affirmé même s’il a renoncé un peu plus tard à ses déclarations. On ne parle dans nos mosquées que des problèmes du monde musulman, de ses richesses pillées et de ses politiques confisquées. Quant aux racines du terrorisme… il faut porter le regard vers les Etats-Unis.

L : Que pensez-vous des appels au fédéralisme en Iraq dont les échos retentissent aussi au Liban et au Soudan ?

Fadlallah : Le fédéralisme en Iraq est l’une des conséquences du problème kurde car il était hors question pour les Sunnites et les Chiites qui ont fini par le reconnaître, sans préciser son sens, pour attirer les Kurdes vers les positions de l’opposition. La question suscite un grand débat car aucune constitution fondée sur le fédéralisme dans son sens total n’est acceptée par les Arabes sunnites.

Pour ce qui est du Liban, le fédéralisme n’est qu’une blague politique car aucune région libanaise ne possède les éléments nécessaires pour l’autonomie. Mais on parle, à la suite d’une personnalité religieuse, de ce qu’on appelle « fédéralisme des confessions » où chaque confession élit ses députés.

Quant au Soudan, l’image n’est pas encore assez claire. Je pense que Sykes-Picot continue à s’imposer et que ces thèses visent à déstabiliser la région. Les savants religieux n’ont aucun pouvoir pour changer ne serait-ce que 10 % de la réalité politique alors que ceux parmi eux qui occupent le sommet de la hiérarchie sont des façades des courants politiques.

L : Qu’en est-il du Liban après le 14 mars, les assassinats et la formation du nouveau gouvernement ?

Fadlallah : Le 14 mars n’a pas pu apporter un climat politique à même d’unir les Libanais autour de plans et programmes assez clairs sur le plan politique qui couvre beaucoup d’arrière-fonds historiques dont les tenants n’y ont pas apporté de changements sensibles. Le 14 mars n’a pas proposé des mécanismes réalistes pour le changement. Dans les législatives consécutives au 14 mars, tous les slogans confessionnalistes ont été utilisés plus qu’ils ne l’étaient pendant la guerre civile. Pourtant, je pense que ceux qui ont fait le 14 mars sont les jeunes qui n’ont rien obtenu, alors que ceux qui en ont profité sont des politiciens qui ont exploité certains éléments en présence dans la réalité politique et sécuritaire.

Pour ce qui est des assassinats, on est dans la logique selon laquelle « le tué est arrêté et le tueur court toujours », car le Liban est toujours en proie à des ingérences extérieures et intérieures même si les milieux politiques parlent vaguement de ce qu’ils appellent « ordre sécuritaire syro-libanais » pour parer à l’impasse créée par le souci de laisser les auteurs des attentats dans l’obscurité totale.

Pour ce qui est du gouvernement, sa formation ne s’est pas faite sur la base des visions de ses membres, mais sur celle des personnes et des parts à distribuer, problème qui se pose également à l’heure actuelle au sujet des nominations.

L’avenir du Liban sera régi par trois « non » : Non à la répartition, non à l’effondrement et non à la stabilité. Car dès sa création, le Liban n’a pas été créée pour être la patrie des Libanais, mais pour être des poumons pour faire respirer les problèmes dans la région, pour être un champ d’expériences.

L : Il y a ces derniers temps des tentatives pour attenter à votre rôle comme le vrai pionnier de la diffusion de la culture de l’unité islamique. Ces tentatives s’inscrivent-elles dans le cadre d’un assassinat visant à vous supprimer moralement ?

Fadlallah : Mon problème avec ceux qui me lancent des attaques consiste dans le fait que je crois à la culture de l’unité islamique et à la nécessité de la répandre parmi les gens pour ne pas la laisser en otage dans les mains des élites. J’étais unioniste dès 1952 et je le resterai. Et c’est pour cette raison que j’ai toujours rencontré les grands savants religieux sunnites. Pour la même raison, les extrémistes de tout bord ne seront pas satisfaits de moi. Personne ne peu assassiner personne moralement ou intellectuellement car la pensée finit toujours par triompher.

Je crains pour l’unité islamique ces mauvaises herbes qui ne veulent pas d’un Islam fort. L’unité est l’option de l’Islam face aux défis qui lui sont lancés. Je dis aux Musulmans de s’attacher à l’unité islamique : ((Cramponnez-vous au lien de Dieu et ne vous divisez pas)) (Coran III, 103) et ((Si vous êtes en désaccord grave sur une affaire, différez-la à Dieu et à l’Envoyé)) (Coran 1V, 59).

L : Et que dites-vous aux Libanais ?

Fadlallah : Je leur dis : Si vous croyez en l’avenir de votre pays où vos enfants vivent sur la base de la liberté, de la souveraineté, de l’indépendance et de la responsabilité, Sortez des grottes du confessionnalisme vers l’air pur de la citoyenneté sincère.

Interview menée par Yahya al-Ka’ki
pour le quotidien al-Liwa’,
vendredi, 14/7/1426 de l’Hégire, 19/08/2005 ap.J. C.