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Le 19 rabî’ II 1429 H / 25 avril 2008 Ap. J. C.
La liberté de la raison dans la lecture et l’invention
A l’occasion de la semaine de la lecture une
délégation des fonctionnaires de la Bibliothèque de Sayyid Fadlallah a
visité son Eminence, l’Autorité religieuse, l’Ayatollah Muhammad Hussein
Fadlallah qui a prononcé le discours dont voici le texte :
Lorsque nous nous penchons sur le mouvement de
l’avenir dans les activités de la Nation en général, ainsi que dans les
aspirations de l’Islam, nous trouvons dans le Coran, dans les concepts
qu’expriment ses Versets, une inspiration indiquant qu’elle se propose de
construire une raison humaine qui s’ouvre, du premier abord, vis-à-vis
des perspectives de la connaissance de Dieu, à Lui la Grandeur, le
Créateur des cieux, de la terre et de l’homme, le Créateur de l’ordre
universel avec tous ses magnifiques mystères qui représentent la
profondeur des éléments sur lesquels se trouve fondé l’univers tout
entier. Cela est exprimé dans la Parole divine qui dit : ((Nous
avons créé toute chose selon de justes proportions)) (Coran LV,
49). Il n’existe donc aucun hasard dans l’univers. Même ce que, dans
leurs vies privées et dans leurs affaires générales, les hommes
considèrent comme un produit du hasard, est, après mure réflexion, soumis
à un ordre bien déterminé représenté par les conditions visibles ou
invisibles qui englobent l’homme et la réalité.
Le Noble Coran construit la raison humaine dans le but
de l’élever au niveau de l’ouverture vis-à-vis de Dieu, dans les limites
de sa capacité à Le connaître. Car la raison humaine est incapable
d’appréhender l’essence divine. Celle-ci n’est pas l’objet de la
sensation ou de l’expérience pour que l’homme puisse tenter de la
connaître. Nous connaissons Dieu seulement à travers ce Qu’Il dit de
Soi-Même, et à travers Ses créatures et Ses signes qui peuplent
l’Univers : ((Nous leur ferons si bien apparaître
Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes)) (Coran XLI, 53).
Suivant la voie islamique, le Noble Coran se propose
donc de construire la raison, de la développer,de la faire évoluer, et de
lui octroyer la liberté. Dieu, à Lui la Grandeur et la Gloire, n’a pas
donné la liberté absolue aux organes de l’homme. Il a fixé à chaque
organe des limites qu’il ne peut point dépasser. C’est à la raison toute
seule qu’Il a donné la liberté absolue. L’Islam donne à la raison la
liberté de penser toute chose. Il ne lui a pas imposé des limites
étroites. Au contraire, lorsque nous lisons le Noble Coran et étudions
les Versets qui évoquent la raison, nous constatons qu’il l’a fait
intervenir dans toutes les situations de l’existence humaine, dans les
contemplations que l’homme dirige vers soi-même ainsi que vers l’univers
qui l’entoure.
Dieu, à Lui la Grandeur, a dit à la raison : Sois
libre. Pense ce que tu veux. Il n’y a pas de limites à ta pensée. Pense à
Dieu. Pense à ce que les autres disent et ne disent pas. Mais assume la
responsabilité de ta pensée en sorte de l’engager là où elle peut aboutir
à des résultats positifs, là où elle peut atteindre la vérité, car tout
homme sera conduit demain devant Dieu, le Très-Haut, pour rendre des
comptes en ce qui concerne sa raison, avant de rendre des comptes en ce
qui concerne son corps. Nos mains, nos pieds, nos peaux et nos langues
rendront leurs témoignages à notre propos au Jour du Jugement. Quant à la
raison, nous serons appelés à témoigner à son propos devant Dieu :
Comment a-t-elle pensé ? Sur quelle base ? Quelle était sa méthode ?
Comment a-t-elle atteint tel ou tel résultat positif ou négatif ?
ö Qu’elle soit contemplative ou expérimentale,
la raison produit la science. Car même si l’expérience est dépendante des
sens, ceux-ci n’engendrent l’idée que par l’intermédiaire de la raison
qui généralise l’expérience limitée à toutes les situations semblables.
Il existe à ce propos une idée philosophique qui dit : « Les semblables
sont les mêmes pour ce qui est ou ce qui n’est pas possible ».
A la lumière de ces considérations, il est nécessaire
que nous possédions une raison dont la fonction est la production de la
science et de la pensée, une raison qui dirige ses contemplations vers
l’univers et son expérience vers la réalité vécue par l’homme. D’où vient
le rôle de la lecture : Une lecture dans l’univers qui se manifeste à
travers les phénomènes universels, car Dieu nous demande de lire le livre
de l’univers pour le comprendre et saisir les secrets qu’il cumule en
lui. Cette réflexion sur les mystères de l’univers permet à l’homme de
découvrir de nouvelles choses en relation avec tous les domaines de sa
vie, que ce soit en ce qui concerne la maladie et la santé, ou en ce qui
concerne l’action de l’homme visant à faire évoluer la matière et tous
les aspects de la vie.
La lecture nous permet de connaître ce qui est produit
par les autres à partir de leurs contemplations et leurs expériences. Il
va de soit que cette lecture doit être une lecture consciente réflexive
et scientifique qui ne se réduit pas à regarder le livre avec un œil
naïf, mais qui, au contraire, tente d’étudier ce qui est dans le livre
pour critiquer ce qui est à critiquer, ou pour accepter ce qui est à
accepter, car les autres peuvent commettre des erreurs dans leurs
contemplations lorsqu’ils contemplent, peuvent dévier dans leurs
expériences et dans leurs résultats lorsqu’ils expérimentent.
Il nous est indispensable de lire pour nous approprier
tout ce qui est produit par les inventeurs et les penseurs. Nous
rassemblons ainsi toute leur culture et cela nous permet de construire
une nouvelle culture. Nous ne devons pas nous arrêter devant ce qui a été
produit par les générations passées de penseurs. Nous devons plutôt
produire de nouvelles générations qui réfléchissent de manière
scientifique et qui agissent dans l’intention d’ajouter à la production
culturelle passée une production culturelle contemporaine qui nous permet
de nous ouvrir à l’avenir, surtout pour ce qui est de la question
islamique.
Nous avons entendu certains penseurs musulmans dire
que les Musulmans se sont arrêtés de produire des pensées après Ibn Rushd
(Averroès) et Ibn Khaldûn. Nous pensons que quelque chose est erronée
dans cette attitude, car la pensée islamique ne s’arrête pas. Il se peut
qu’il y est quelque chose de profond dans une expérience donnée et
quelque chose de superficiel dans une autre expérience donnée, mais nous
possédons beaucoup de sommets intellectuels et philosophiques comme
Sadreddine Shirâzî et autres, même dans certaines expériences qu’on
retrouve actuellement en Egypte, en Iran et ailleurs, ce qui prouve que
nous possédons une pensée islamique dont le niveau et les horizons
diffèrent du point de vue de leur valeur.
Nous devons ne pas nous contenter de lire de la
manière naïve qui se contente de mémoriser pour réciter. Nous devons lire
de la manière scientifique, consciente et inventive, afin de mettre au
point une nouvelle production culturelle et scientifique. Que l’intérêt
que nous portons à la nourriture culturelle soit équivalent à celui que
nous portons à la nourriture matérielle. Tout comme nous ne devons pas
introduire dans nos corps une nourriture nuisible pour la santé physique,
nous devons également ne pas introduire dans nos raisons des idées
subversives pour la santé mentale. Nous devons mettre l’homme arabe,
l’homme musulman et l’homme en général, devant la responsabilité de la
culture, afin de faire développer sa raison du point de vue culturel.
Nous disons même que nous devons aussi cultiver nos sensations, nos
sentiments et nos affections. Nous devons cultiver toute notre existence
dans la vie.
Nous devons ne plus laisser nos raisons s’incliner
devant qui que ce soit, quel qu’il soit grand, qu’il soit un chef
politique ou une autorité religieuse. Nous devons discerner les points de
faiblesse chez les dirigeants tout comme nous le devons pour leurs points
de force, car il n’existe pas de dirigeants infaillibles en dehors du
monde des Infaillibles. C’est pour cette raison que nous devons habituer
les dirigeants à accepter la critique et nous habituer, nous-mêmes, à
accepter l’idée que rien n’est sacré devant la critique. Il est possible
de critiquer les plus hautes autorités religieuses, culturelles et
politiques.
Dieu a créé l’homme libre quant à sa raison, libre
quant à sa science, libre quant à son action. Nous devons ne pas nous
laisser asservir par personne. Dieu seul est le Maître adoré, c’est Lui
qui nous a donné la liberté, et nous Lui rendrons des comptes de notre
liberté, afin qu’Il nous rétribue là où nous étions dans le vrai, et
qu’Il nous châtie là où nous étions fautifs.
C’est pour cela que je bénis votre initiative. Elle grandira et
évoluera, je l’espère, sur la base de la devise coranique : ((Dis :
Seigneur ! Grandis-moi en connaissance)) (Coran XX, 114). Et ((Ceux
qui savent seraient-ils à l’égal de ceux qui ne savent pas ?))
(Coran XL, 9). Notre problème dans le monde arabe et musulman est
l’analphabétisme culturel, l’analphabétisme religieux et l’analphabétisme
politique. C’est cet analphabétisme qui nous a acculés à vivre à la marge
du monde qui avance et avance, abstraction faite de savoir s’il avance
positivement ou négativement. Et, pour finir, ‘Louange à Dieu le Maître
des Mondes’.
Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux
Le Bureau d’Information de son Eminence,
l’Autorité religieuse,
l’Ayatollah Muhammad Hussein Fadlallah.
Beyrouth, le 19 rabî’ II 1429 H
25 avril 2008 Ap. J. C.
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